Le junkie de la nuit – les anecdotes à la marseillaise

Jour 1
Soirée

Notre premier jour d’auto-stop fut épuisant, on vient seulement de dépasser Reims et on a encore un long chemin à faire avant d’atteindre Marseille. Mais on a toujours la patate ! La nuit va tomber dans quelques heures et nous sommes arrivées à une station d’autoroute très fréquentée. On réfléchit déjà à un endroit sécurisé où l’on pourra poser notre tente pour la nuit. Dans un dernier élan, Morgane prend la carte de France avec elle : « Je vais voir si quelqu’un fait la route de nuit. »

 

Pendant ce temps, je termine mon repas à mon aise. On a bien mérité de se reposer un peu. On est montées dans environ 5 voitures aujourd’hui, parfois des rencontres formidables, parfois moins, mais tout s’est toujours très bien passé.
J’espère que ça va continuer ainsi…

 

Je vois Morgane qui revient en courant, tout sourire : « J’ai trouvé un gars qui roule de nuit ! Il ne parle pas français mais on devrait pouvoir se débrouiller en anglais. Il va jusqu’à Barcelone et ça l’arrange qu’on aille avec lui, il veut pouvoir faire le trajet d’une traite. Comme on a le permis, il veut bien nous laisser conduire quand il sera fatigué pour qu’on avance plus vite. »

Barcelone ! L’Espagne ! Le sud ! Je sens déjà le soleil !!!

 

Quelques heures plus tard, le soleil n’est bientôt plus visible. On roule vers le sud, et on va rouler toute la nuit. J’en reviens toujours pas, et je suis tellement heureuse ! Toutefois, quelque chose m’inquiète.

 

Jour 2
Un peu après minuit

La voiture s’arrête à une pompe à essence, le chauffeur descend en hâte sans éteindre le moteur et court jusqu’aux toilettes.

« Morgane, tu trouves pas ça louche ? Il s’arrête toutes les heures pour aller aux WC, et il y reste toujours 20 grosses minutes… Et cette fois il avait l’air très pressé d’y aller. »

« Ouais, je trouve aussi. Mais je crois qu’on se fait des films pour rien, il a sûrement la chiasse. »

« Je sais pas… tout à l’heure je l’ai vu prendre dans son coffre un carré d’aluminium, le plier en quatre et le mettre dans sa poche arrière, puis aller aux toilettes en gardant sa main dessus. »

Morgane et moi, on tente de se rassurer mutuellement histoire de pas flipper, mais sans se le dire on finit quand même toutes les deux sur notre téléphone à faire des recherches à propos de ce carré d’alu.

 

Quand il revient, il nous remercie de ne pas avoir profité des clés laissées sur le contact pour partir avec sa voiture. On rigole en lui faisant comprendre que c’est pas notre genre et qu’il peut nous faire confiance.

Je continue mes recherches et finis par tomber sur une page informative sur la « chasse au dragon ». D’après ce que je comprends, il s’agit d’une méthode d’inhalation par le nez en faisant chauffer de la drogue sur un papier d’aluminium. Il existe plusieurs drogues qui peuvent être consommées de la sorte, et les symptômes sont donc divers en fonction de la substance et de la quantité inhalée. Oh qu’est-ce que ça pue cette histoire…

Bien qu’il ne comprenne pas le français, je ne veux pas en parler à Morgane devant lui, car j’ai remarqué qu’il s’agite et nous jette des coups d’œil méfiants quand on parle trop longtemps entre nous sans utiliser l’anglais. Il doit avoir peur qu’on manigance quelque chose.

A nouveau, une heure plus tard, le chauffeur s’arrête et se dirige vers les toilettes. Je profite de son absence pour expliquer à Morgane mes trouvailles. Elle m’explique qu’elle a fait ses recherches aussi, et que les symptômes que l’on a pu observer s’apparentent à de la consommation de cocaïne. Crises de parano, irritabilité, anxiété et tremblements avant de s’enfuir aux toilettes, puis plénitude et indifférence à la fatigue à son retour, pendant une durée approximative d’une heure. Deux hommes complètement différents à chaque fois. Docteur Jekyll et Mister Hyde. Ok, ça a l’air de matcher avec le comportement de notre drôle de bonhomme.

 

Il est 1h du mat’, et on prend la décision de ne plus le laisser conduire à partir de maintenant. S’il n’est pas d’accord, on le quittera pour passer le reste de la nuit dans la station service.

 

Presque 3h du matin

Morgane est au volant, le gars dort comme un bébé sur son siège, et j’arrive enfin à me reposer un peu, l’esprit tranquille. Tout à l’heure, il a accepté sans la moindre hésitation que l’on prenne les rennes. Il n’avait pas réussi à s’assoupir de suite, sûrement à cause de la prise de drogue, mais sa tête a quand même fini par peser lourd sur ses épaules. Mo’ avait tout de même pris la peine de s’arrêter toutes les heures, au cas où il se sentirait mal, mais ses pauses « pipi » avaient été beaucoup plus courtes qu’hier soir et il en revenait chaque fois plus calme.

C’est finalement elle qui fera tout le reste de la route, je sais que je risque de fermer les yeux si je prends le volant, si facilement bercée par le ronron du moteur, mais je m’en veux quand même de ne pas donner un peu de répit à Morgane qui a déjà si mal dormi la nuit passée (rappelle-toi, l’épisode de la pizza 😉 ). Elle me rassure en me disant que de toute façon elle n’arrive jamais à dormir en voiture, alors qu’elle soit derrière le volant ou sur la banquette arrière, elle ne se reposerait de toute façon pas.

 

5h du matin

J’entends le clignotant, je sens la voiture ralentir. J’ouvre les yeux, le soleil n’est pas encore levé mais la lumière mange doucement le ciel. Morgane se retourne, me sourit et hoche la tête : on est arrivés à Orange, la ville qui sépare notre route du cher junkie endormi. Lui partira vers le Sud-Est alors que nous allons au Sud-Ouest. Elle s’arrête sur le parking de la station-service, coupe le moteur et détache sa ceinture. Notre « belle au bois dormant » se réveille et, encore dans le gaz, nous parle dans sa langue natale. Ca ressemble à une question. On lui répond en anglais que c’est ici que nous nous quittons. On descend tous les trois pour se dégourdir les jambes, mais il a l’air frustré. Il continue de nous parler sans que l’on ne comprenne un mot. Visiblement il n’a pas l’anglais facile de tôt matin.

 

A l’aide d’une application de traduction sur son téléphone, il nous dit qu’il ne peut pas nous quitter ici, que l’on ne trouvera jamais de chauffeur pour Marseille et qu’il veut bien nous conduire. J’hésite, alors que Morgane me dit non, le regard déterminé. Il me prend à part dans la voiture pour essayer de me convaincre. Je démarre mon GPS pour lui montrer à quel point le détour est grand. Il insiste, il tient à nous conduire, il me dit qu’il a gagné beaucoup de temps grâce à nous et que c’est la moindre des choses de nous rendre ce service. Je suis convaincue. 

Je sors de l’auto pour en parler à Morgane et je ris nerveusement en voyant qu’elle a profité de la discussion pour sortir en douce tous nos sacs du coffre. Lui, ça ne le fait pas marrer du tout. Il se met à parler de plus en plus fort, pour finalement se mettre à crier. Seulement quelques mots simples en anglais ressortent de ses phrases. Sa réaction me fait tellement peur que je suis encore plus déterminée à le suivre et lui obéir.
J’essaie de convaincre Morgane de remonter en voiture.

« Non. Il t’a influencée mais observe bien dans quel état il se met, la situation devient dangereuse. Je refuse. »

Elle a totalement raison. Je reste paf sur place, sans savoir quoi répondre et quoi faire.

Il prend un de nos sacs et le balance dans le coffre.

« Come in, or I go with bag ».
Montez, ou je vais avec sac.

Il s’installe au volant, démarre le moteur, la portière ouverte et patiente en criant. Morgane rouvre le coffre pour sortit le sac. Frustré, il se met à klaxonner. Et là, le déclic : il réalise que des gens sur le parking nous fixent. Il descend de la voiture, s’excuse et nous demande poliment et calmement si on est sûres de notre décision. Oui, on est même certaines.

Le profil bas, il nous dit au revoir et nous souhaite bonne chance.

Morgane et moi, on rentre dans la station essence pour se prendre un petit déj’ et surtout se remettre les idées en place. On se met d’accord pour rester ici au-moins trente minutes, à proximité d’autres gens, afin de s’assurer que l’autre coco soit bien parti. Boisson chaude, biscuits, pipi, micro-sieste relayée. La demie heure est passé, et une main se pose sur l’épaule de Mo. Devinez qui est là.

« You don’t change your mind ? »
Vous ne changez pas d’avis ?

Hahaha mais c’est qu’il est comique en plus ! A devenir trop protecteur il en devient de plus en plus flippant le monsieur ! Mo’ lui répond non, à nouveau. Il s’en va, sans faire d’histoires.

Évidemment, dès qu’il n’est plus à portée de vue, on reparle de tout ce qui nous est arrivé ce matin. Elle m’explique qu’elle avait eu un pressentiment bien plus tôt dans la nuit et s’était préparée psychologiquement. Elle est douée pour voir le futur ma poto 😉 (relire l’épisode de l’hôpital). On discute aussi de ma réaction, complètement kamikaze, d’avoir voulu le suivre parce qu’il nous mettait la pression. Appelle-ça de l’inconscience ou de l’influençabilité si tu veux, je te dirais que tu juges trop vite : ce que j’ai ressenti en moi, c’est un sentiment d’impuissance face à une figure « d’autorité » masculine. Et nous voilà toutes les deux à parler  psychologie féminine, soumission spontanée et patriarcat, et je me sens tellement révoltée que j’ai envie de frapper l’un des deux gusses de la machine à café qui nous matte de haut en bas comme si on était de vulgaires poupées gonflables. Morgane voit mon regard se noircir « Calme-toi Elo, il nous reluque parce qu’on a des sacs à dos énormes et une dégaine pas très glorieuse ». Mouais…

Après vingt minutes à remettre en cause nos situations de femmes, un junkie que l’on commence à bien cerner revient nous interrompre.

« You don’t forgot anything in the car ? »
Vous n’a rien oublié dans la voiture ?

NON !

On surveille par quel côté de la station il sort, on prend nos sacs et on fout le camp par la sortie opposée. On est rassurées car il y a autant de monde ici que de l’autre côté. S’il nous retrouve, il n’osera pas faire le guignol en public. On pose nos affaires et on brandit notre carton « Marseille ». Dans la seconde, un homme âgé s’arrête devant nous, pensif.

« Je ne vais pas jusque Marseille, mais je vais dans la bonne direction. Ça vous intéresse ? »

 

Yes ! L’aventure continue !

 

 

 

Sources : 

auto-support des usagers de drogue

drogues, dépendance : portail de la santé

Photos : pixabay.com

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